Parcours et formation

 

Alfred Dubois

 

Les résultats de Grumiaux au Conservatoire de Charleroi provoquaient des hésitations. Fallait-il qu'il pousse à fond l'étude du piano ou du violon ? C’est de nouveau son grand-père qui dicta la réponse à cette question : « Il y a beaucoup plus de pianistes que de violonistes ». Il dirigea donc le jeune homme vers le maître Alfred Dubois. Celui-ci, membre du jury qui avait décerné au petit Grumiaux sa médaille de violon, décida qu'il le ferait entrer dans sa classe, bien qu'il n'ait encore qu'onze ans. 
Alfred Dubois est né à Molenbeek-Saint-Jean, de parents verviétois, le 19 novembre 1898. S’il était un remarquable musicien et un violoniste de très grande qualité, il était aussi un grand jeune homme très élégant qui avait un cœur large et généreux. Grumiaux l'aimait beaucoup et Dubois le traitait comme s'il était son petit frère. Ils étaient liés par une très grande amitié et même une certaine familiarité.
Il s'occupait de la formation de son élève jusqu'à lui apprendre comment rédiger une lettre. Plus important encore, il lui conseillait de se présenter à tel concours ou de s'en abstenir; il le faisait réfléchir aux concerts qu'il devait accepter de donner et à la raison d'un refus. Arthur a été son assistant pendant huit ans et, à son décès prématuré et inattendu en 1949, vers l'âge de 51 ans, il reprit sa classe.

 

A Paris chez Georges Enesco


Grumiaux bénéficiera également des conseils de Geoges Enesco, pour qui il a toujours conservé une grande admiration. Cependant, sur le moment même, il ne croyait pas avoir enrichi ses connaissances ni son jeu en suivant ses cours. En effet, son enseignement avait porté uniquement sur des œuvres du répertoire classique qu'il avait déjà étudiées au Conservatoire. Plus tard, il devait néanmoins se raviser. Laissons le jeune artiste s'exprimer :
"Deux ou trois ans plus tard, je me suis aperçu que j'évoluais sensiblement dans le sens que préconisait Enesco et j'en venais à faire miennes les phrases que je lui avais entendu dire. Je me demande si c'était en vérité un effet "à retardement" de ses leçons ou, tout simplement, l'évolution normale du "vieillissement". Vous savez bien, on devient plus exigeant en ce qui concerne la pureté du style, on recherche une interprétation plus en profondeur, on s'attache à la musique plutôt qu'à l'instrument".

Ces "confidences" qu'il fit dans une interview publiée par le journal Beaux-Arts en novembre 1959, sont vraiment très précieuses. D'abord parce que ce genre de confidences est très rare chez lui. Ensuite, cela dément certaines assertions de ses détracteurs qui le considèrent comme un génie, né comme il est et qui, sans réflexion intelligente, exhibe son talent inné. Au contraire, et au début d'une étonnante carrière, Grumiaux nous dévoile comment il réfléchit à son interprétation, comment il conçoit qu'elle puisse évoluer, s'enrichir tout en restant personnelle.

 

Les premiers vrais concerts.

C'est le 8 mars 1936 (il allait atteindre ses quinze ans) que Grumiaux joue pour la première fois avec orchestre en dehors du Conservatoire. C'est donc un événement. A Charleroi, il jouera, sous la direction de François Rasse, le double Concerto de Bach avec Alfred Dubois, comme celui-ci, on s'en souviendra, l'avait promis. Mais il va vite en prendre l'habitude et, six semaines plus tard, il joue, à Tirlemont, le Concerto de Mendelssohn sous la direction d'André Sarly. L'année suivante, encore à Charleroi et sous la direction de Fernand Quinet, il étrenne le Concerto de Tchaikovsky.

Le 27 novembre 1938, au Conservatoire de Charleroi, il entame avec un collaborateur qui lui sera très fidèle, Léon Degraux, une série de récitals qui seront tous très appréciés. Il serait fastidieux de les rappeler spécifiquement autant que d'en transcrire les comptes rendus unanimes dans leurs louanges et qui ne nous révèlent rien d'autre que ce que nous savons déjà de Grumiaux, de son jeu et de sa jeune personnalité.
"Dès les premiers coups d'archet, on est fixé : c'est là une personnalité. La beauté des attaques, les sonorités souples et pleines, la luminosité et la solidité de la technique, l'assurance dans les difficultés, la maîtrise avec laquelle cet enfant domine l'esprit et la lettre des œuvres, tout cela ne nous trompe pas.
Arthur Grumiaux, élève du bel artiste qu'est Alfred Dubois, sera un violoniste de grande classe".

Ce sera désormais le compte rendu type, peut-on dire, de ceux qui s'échelonneront tout au long de la trop courte carrière de Grumiaux. Le voici à présent déjà quelque peu immergé dans un monde nouveau. Grumiaux a pris conscience de ce qu'il a en lui et de ce qu'il doit et peut communiquer. Cela lui procure, en face des événements musicaux qui touchent sa vie, un grand calme, une parfaite sérénité. Quand il s'agit de s'exprimer dans son jeu, il n'éprouve aucune terreur, aucune appréhension, il se sent capable de communiquer ce que la partition qu'il interprète lui suggère d'exprimer et il est tout entier absorbé par le message qu'il veut faire passer dans la salle. C'est pourquoi, si on le voit concentré sur ce qu'il exécute, parfois les yeux fermés, il n'oublie pas ses auditeurs et il n'est pas pour autant séparé d'eux. Il désire, au contraire, qu'ils participent avec lui et le plus activement possible à ce qu'a voulu dire le compositeur et il "sent" les réactions vraies, intimes et non exprimées par la salle, comme il "sent" aussi l'inaptitude des auditeurs... à entendre. Il ne se fait pas prier pour exprimer son irritation devant une salle qu'il juge dans son ensemble incapable de "pénétrer" la musique.
Grumiaux communie avec la salle et a besoin d'un "cadre" réceptif et chaud. Aussi se montre-t-il impitoyable pour les auditeurs d'un concert qu'il donna à Bruxelles pour une œuvre, en 1973 :
"Il y a deux jours, j'ai joué pour une œuvre à Bruxelles devant un public que je n'aimais pas, très snob, pas sympathique et froid. Des gens qui ont beaucoup d'argent et qui n'y comprennent rien, la salle était pleine de ces gens-là. Aucune atmosphère. Seulement quelques personnes étaient là pour jouir de la musique... et non pour se montrer dans une nouvelle robe ou avec de nouveaux bijoux ! Cela ne me fait aucun plaisir de jouer devant un tel public...".

 

De nouveaux élans coupés par la guerre.

On pourrait dater le véritable point de départ de la grande carrière de Grumiaux en 1939, l'année de ses 18 ans. Après avoir remporté, à Verviers, le premier prix Vieuxtemps, à l'unanimité des jurés, il fut invité le 28 avril par Marcel Cuvelier, directeur de la Société Philharmonique, à jouer le Concerto de Mendelssohn au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, avec le célèbre chef d'orchestre Charles Münch. Tout le monde connaît Marcel Cuvelier, créateur durant la guerre des Jeunesses Musicales, qui a dirigé durant des années avec brio le Palais des Beaux-Arts. Grumiaux l'estimait surtout. Mais voici la guerre déclarée et la Belgique se doute bien qu'elle pourra difficilement y échapper. Elle sera envahie le 10 mai 1940, sans déclaration préalable. Durant l’occupation Grumiaux mena une existence semi-clandestine mais ne cessa jamais de jouer.

De la scolarité à la maîtrise d'un jeu personnel. Pas de palier, un saut.
Grumiaux ne se considère plus maintenant comme un élève et on ne le considère plus comme tel. Il est subitement passé, sans intermédiaire, à un nouveau palier, celui de maîtrise. C'est là que nous le retrouvons après la libération de la Belgique.
Sans doute ce "saut" fait-il honneur au professeur qui n'a ni contraint ni étouffé son élève, mais lui a montré des voies à choisir avec personnalité. Ici donc, pas d'échelon, comme pour la plupart des musiciens, mais un passage direct de la scolarité à l'interprétation.
Chez Grumiaux, il n'y a pas de progrès à suivre d'année en année, il n'y a qu'un bond du point de départ à l'arrivée subite à un niveau directement très haut, à un sommet, sans étape. Y a-t-il moyen de savoir ce qu'en pense Grumiaux? Il ne semble pas se rendre compte du bond vertigineux qu'il a effectué et nous verrons qu'il va se trouver très à l'aise, sans se poser de problème, avec les tout grands interprètes et les chefs d'orchestre. Sans orgueil, il semble trouver cela très naturel; il se sent bien comme chez lui, il sent même qu'il a quelque chose à dire et à donner dans cet environnement élevé. Plus exactement quelque chose à exprimer, en jouant, qui sera perçu comme un message musical par les non-initiés.


Amanda


A la fin de la guerre, l’ENSA (Entertainments National Service Association) organise des concerts pour les troupes alliées. Walter Legge qui dirige l’association, charge la violoniste Amanda Webb de recruter de jeunes talents. C’est ainsi qu’Arthur rencontra celle qui deviendra sa femme en 1951, alors que Walter Legge lui ouvre les portes d’une carrière internationale
L'entrée d'Amanda dans la vie de Grumiaux n'explique pas tout mais il serait impossible d'apprécier Grumiaux sans connaître Amanda; elle a eu sur sa carrière une indéniable influence, comme sur la qualité de son interprétation musicale. Ici entrent en ligne de compte certaines "discrètes indiscrétions" de Grumiaux lui-même. Amanda a des qualités sérieuses de manager et elle a su dégourdir quelque peu le petit Fleurusien provincial et assez peu déluré, noyé dans les aléas de la vie quotidienne.
Mais Amanda est aussi très musicienne. Grumiaux disait qu'elle était son meilleur critique. Il la faisait toujours monter dans la salle de musique pour connaître son avis sur telle ou telle interprétation; il avait dans son jugement une confiance totale.