Témoignage : P. Abbé Ambroise Wathelet

Osb de l'Abbaye de Maredsous et vice-Président de la Fondation Grumiaux
Violoniste amateur. Lors de visites de Grumiaux à l'Abbaye, il a eu à plusieurs reprises l'occasion d'interpréter des œuvres de musique de chambre avec lui.

 

L'explication des relations entre Monsieur Grumiaux et l'Abbaye de Maredsous vient du fait que, déjà enfant, il venait à Maredsous en compagnie de son grand-père.
Et puisqu'il appartenait à une famille plutôt modeste au point de vue matériel, on s'était intéressé à lui et au problème de sa formation, et on avait trouvé une famille qui a contribué au financement de ses études… alors, qu'il était tout jeune encore. Il a toujours été très reconnaissant de cela à l'Abbaye, de ce geste que la congrégation avait fait à cette époque.
Et plus tard, il devait revenir régulièrement à l'Abbaye…
Il venait ainsi passer un jour ou deux, pour se détendre et puis rencontrer des amis.
La communauté comptait à ce moment-là parmi ses membres le Père Adrien Nocent qui était violoniste ; Grumiaux avait tout naturellement établi des liens plus particuliers avec cet homme qui bien que musicien amateur, partageait avec lui un grand amour du violon. C'est par lui que j'ai eu également l'occasion de faire connaissance et d'entrer en relation avec Arthur Grumiaux.
Par la suite, nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises et j'ai notamment, en compagnie du Père Nocent, eu l'occasion de rendre visite au couple Grumiaux dans leur villa de Rhôde Saint Genèse.

C'est lors d'une de ces visites que j'ai pu constater à quel point il prenait à cœur son art.
A Maredsous à cette époque, nous connaissions très bien le Ministre Harmel : Pierre Harmel - dont le frère avait été moine chez nous, prieur de l'Abbaye et qui ensuite était mort dans les camps de concentration en Allemagne. Un jour, Grumiaux ayant organisé, une réception pour Monsieur et Madame Harmel, et il nous avait demandé, au Père Adrien Nocent et à moi-même, de venir dès le matin passer la journée avec eux.
Il cuisinait - il aimait bien de cuisiner - il avait donc préparé lui-même un petit repas durant la matinée… et ce qui est vraiment impressionnant c'est qu'à ce moment-là, vers deux heures de l'après-midi, il nous a dit : "Maintenant, vous faites tout ce que vous voulez, moi je dois aller travailler. Le Ministre vient à 5 heures, on va lui donner un petit récital, et je désire que vous me laissiez tranquille"…
Donc, un homme de cette qualité-là - c'était dans les années 1950 ! - éprouvait néanmoins toujours le besoin d'aller travailler - et pendant trois heures ! - pour préparer ne fusse qu'un "petit récital".
Cela m'a fort impressionné, du point de vue de l'exigence qu'il avait vis-à-vis de lui-même, pour la qualité de ce qu'il voulait exprimer, vis-à-vis de ce qu'il ressentait…

Ensuite, j'ai eu personnellement l'occasion de suivre Grumiaux dans différentes circonstances.
Notamment à l'époque où on lui a demandé de s'intéresser au Festival de Stavelot. Il s'est engagé très profondément dans la vie de ce Festival ; et les années où il y participait, il nous invitait. Le Père Nocent et moi nous avons été un certain nombre de fois assister aux concerts du Festival de Stavelot. Après les concerts, on prenait un repas avec lui, on commentait, etc. C'était très agréable.

Une année, il était très préoccupé à propos du Festival de Stavelot : il avait constaté que dans le programme qu'on établissait - qui était assez classique - on jouait en entrée les oeuvres les plus "classiques", et ensuite de la musique un peu plus "moderne". Et il avait constaté qu'à l'interruption un certain nombre de personnes du public - ayant entendu la partie classique, Beethoven, Mozart, Haydn, Schumann, etc. - partait. Certains partaient et cela le gênait. Un jour, il a annoncé au début du concert qu'il inverserait le déroulement du concert parce qu'il désirait faire entendre au public de la musique plus contemporaine… à cette époque-là, parce qu'il y a trente ans de cela, cela devait être du Bartok. Il avait donc le souci d'éduquer dans un certain sens le public à l'évolution de la vie musicale telle qu'elle se développait dans le monde.

J'ai eu également l'occasion de le rencontrer plusieurs fois à Rome. Le Père Nocent était professeur à notre monastère universitaire de Rome, moi-même j'ai travaillé là pendant onze ans, et il est venu plus d'une fois donner des concerts à Rome. Vous connaissez comme moi la qualité des concerts qu'il pouvait donner et vous pouvez imaginer le privilège que nous avons eu le jour où il a obtenu du chef d'orchestre l'autorisation que nous assistions à une répétition générale. Il jouait, si je me rappelle bien, un Concerto de Mozart, qu'il interprétait d'une façon exceptionnelle, et nous avons pu le voir travailler avec cet orchestre qui était au fond dans l'ensemble assez jeune. Le chef d'orchestre, surtout était assez jeune, et il était tout à sa dévotion - ce qui n'a pas toujours été le cas de tous les chefs d'orchestre avec qui il a été amené à travailler. Ils ont joué une première fois, et Grumiaux est intervenu pour expliquer comment lui ressentait et concevait l'interprétation d'un Concerto de Mozart - non seulement pour lui mais aussi pour l'orchestre… En une heure et demie de temps, il a transformé cet orchestre et c'était vraiment un régal. Nous avons eu la joie de voir comment un homme de cette qualité-là, qui aimait partager ce qu'il faisait, est parvenu à transmettre à l'orchestre qui l'accompagnait, la qualité musicale qu'il fallait atteindre pour soutenir ce que lui avait à donner. Il ne disait pourtant pas énormément mais il jouait, il montrait au violoniste voilà comment j'interprète un tel trait, ou aux différents membres, c'était surtout cela et pour l'ensemble, la cohésion de l'orchestre, etc.

Une chose aussi dont j'ai gardé un très bon souvenir, c'est qu'un jour qu'il était à Maredsous, où nous avions à ce moment-là avec quelques moines - dont un assez âgé d'ailleurs qui faisait l'alto - un quatuor d'archets. Nous lui avons proposé de jouer un quatuor avec lui - entre nous bien sûr. Alors bon, on était un petit peu intimidé, mais enfin il a accepté tout de même.
Comme il avait beaucoup d'humour, quand nous étions en train de nous préparer - on avait décidé de jouer le Quatuor "La Chasse" de Mozart - il nous a dit : "je vais d'abord vous montrer comment jouent mes élèves au conservatoire de Bruxelles". Et il s'est mis à jouer en "grinçant"… comme nous allions le faire. Ensuite, nous avons commencé à jouer : un régal.
Evidemment le Père Nocent qui habituellement était le premier violon de notre petit quatuor familial du monastère, a pris les partitions du second violon : il était normal que Grumiaux prenne le premier violon. Le Père Nocent raconte lui-même dans son livre qu'à un moment donné il s'est embrouillé, et que Grumiaux tout en continuant à jouer sa partition, est venu près de lui lui chantonner sa partie de second violon pour le remettre sur pied ! Extraordinaire.
Voilà ceci, c'était pour montrer comment il savait être brillant, allant dans tous les milieux et puis sachant être tout à fait familier et amical avec ses proches, ceux qu'il aimait bien.

Il y avait évidemment de grosses différences de qualité de jeux entre nous. Nous étions des amateurs, le Père Nocent également, nous n'avions pas fait le Conservatoire. Nous jouions en famille, mon père m'avait donné un professeur de violoncelle quand j'étais petit et nous avons appris comme cela. Mais nous faisions beaucoup de musique en famille.
Evidemment chez quelqu'un comme Arthur Grumiaux, la technique ne fait plus aucun problème donc il peut exprimer tout ce qu'il ressent comme il le veut je dirais presque. Ce qui n'est pas le cas pour un amateur qui est parfois en train de peiner un petit peu sur une technique qui n'est pas toujours facile. Et lui qui vivait entièrement dans ce monde-là, il avait une sensibilité étonnante, tout le monde connaît la qualité d'interprétation de la musique et spécialement de la musique de Mozart. Il avait un vibrato exceptionnel, une perfection dans ce qu'il jouait qui était remarquable. Et de plus, mais de cela le Père Nocent a plus parlé avec lui que moi, il était très exigeant sur la qualité de l'instrument dont il jouait : il faisait souvent retoucher son chevalet, son archet, etc. Tout devait être parfait.

Et j'ai encore aussi un bon souvenir de lui lors d'une de ses visites à Maredsous.
Il a plus d'une fois donné un petit récital à la communauté, tout à fait dans l'intimité. Un jour, il est venu chez nous avec Marcel Gendron, qui était violoncelliste. Ils étaient assez liés je pense, ils avaient édité un disque ensemble, le Double Concerto de Brahms. Grumiaux s'est mis au piano et il a accompagné Gendron. Je ne connaissais absolument pas ses talents de pianiste. Et s'il n'était pas aussi brillant que le violoniste qu'on connaît, c'était quand même assez exceptionnel. Gendron aussi était un homme très gentil, très sympathique ; et étant violoncelliste moi-même j'ai beaucoup parlé avec Gendron ce jour-là.

Souvent après les concerts nous parlions. J'étais émerveillé évidemment, je lui disais : comment parvenez-vous à nous émouvoir à ce point-là ? - parce qu'il était vraiment exceptionnel. Et alors, il était très simple, il prenait un ton très familier - il aimait beaucoup plaisanter, un bon wallon à ce point de vue-là - et il ne s'expliquait pas énormément au fond… Mais il transmettait à la fois une sensibilité exceptionnelle et une technique remarquable. Moi j'étais stupéfait qu'il doive encore étudier étant donné ce qu'il savait jouer.

La seule personne qui lui aie adressé des critiques dont j'ai été témoin, c'est sa femme. Elle a joué un rôle énorme, elle était une excellente critique musicale, elle était violoniste elle-même. Souvent on repartait avec elle en attendant qu'il aille se changer et qu'il vienne nous rejoindre pour le repas, et elle donnait des appréciations extrêmement précises.
Lui prenait cela très bien, ils s'entendaient très bien. Il avait une énorme confiance en son épouse pour l'aider à ce point de vue-là. Je veux dire, attirer son attention sur une petite défaillance comme tout grand artiste peut avoir dans telle ou telle chose. A mon sens, pour autant que j'en ai pu être témoin, cela ne faisait aucun problème, et je pense qu'elle a eu une très grande influence, elle l'a fort encouragé parce que malgré tout une carrière de grand artiste comme cela, ce n'est pas facile tous les jours. Affectivement parlant et psychologiquement parlant, elle a dû jouer un très grand rôle.
Elle avait beaucoup d'humour, elle était australienne - ou néo-zélandaise, je ne m'en rappelle plus exactement - mais elle avait fait son éducation en Angleterre. Ils se sont rencontrés, lorsqu'elle est venue en Belgique. C'était une femme charmante à l'esprit un peu caustique, ayant l'humour anglais et aimant bien en peu taquiner les gens… mais toujours très gentiment. Elle recevait d'une façon tout à fait charmante.
Elle avait renoncé à sa propre carrière - à moi elle n'en a pas parlé parce que je ne l'ai pas connue durant cette période-là, si vous voulez. C'est pour cela que – comme je crois l'avoir dit dans la petite introduction que j'ai faite à la publication du Père Nocent - je regrette que celui-ci n'ait pas pu écrire le chapitre qu'il comptait lui consacrer.

Je n'ai pas connaissance de sa période de professeur ici à Bruxelles. J'ai eu quelques échos par Philippe Koch qui avait une grande admiration pour lui.
Il y a eu à Maredsous, après le décès de Madame Grumiaux, une célébration liturgique en souvenir de Monsieur et Madame Grumiaux - où la Reine Fabiola a tenu à assister, d'ailleurs - et le Trio Grumiaux auquel appartient Philippe Koch est venu également. Ils ont joué à l'Offertoire, et à la fin de l'Eucharistie, d'une façon remarquable. Ils ont vraiment su créer une atmosphère très recueillie et très riche en émotions, qui évoquait bien le souvenir de Grumiaux… celui que l'on aime.